Nadya Benyounes est professeure documentaliste au lycée professionnel Théodore Monod à Blanzy en Saône et Loire; elle est très active sur le réseau Twitter et investie dans la diffusion des TICE.
Bonjour et merci de répondre à nos questions. Professeure documentaliste, vous utilisez beaucoup les nouveaux outils technologiques et les nouveaux médias sociaux (notamment Twitter) ; vous vous définissez comme « cyberdocumentaliste ». Pouvez-vous nous expliquer ce qui vous pousse à utiliser intensivement ces nouveaux outils, à titre personnel comme professionnel ?
Bonjour, je dois l’appellation de cyberdocumentaliste à un journaliste sur Twitter @christreporter, et je l’ai adoptée car je trouve qu’elle correspond bien à ce que j’essaie d’être, et à la génération à laquelle j’appartiens : une génération de professeurs documentalistes s’appropriant les outils du Web2.0 et les diffusant.
Ce qui me pousse à utiliser ces outils à titre personnel, c’est la multitude d’informations à laquelle je peux accéder. Ces outils me permettent de répondre à ma soif de connaissance et de savoir. Depuis la reprise de mes études en 1997, j’ai une grande volonté de partager et de mutualiser : pour moi, partage et mutualisation sont sources d’efficacité et d’enrichissement personnel. Internet, les réseaux et Twitter permettent de nouveaux contacts par-delà les frontières (Canada, USA, Belgique, Suisse entre autres).
En tant que professseure documentaliste, l’échange et la diffusion de l’information font partie intégrante de mon métier, et le travail de veille est la pierre angulaire de ma profession. Faire de la veille pour ensuite transmettre les informations est grandement facilité par un outil comme Twittter. Il ne suffit pas d’avoir de nombreuses informations à disposition : il faut savoir où les trouver. Ce n’est pas toujours évident, même pour des professionnels de l’information comme nous, car une masse d’informations est cachée dans ce « web invisible » difficile d’accès. De plus, notre ignorance quant à l’existence-même de certaines informations ne nous incite pas à aller les rechercher : c’est parfois le hasard qui nous les fait découvrir. La magie d’un outil comme Twitter, c’est de recevoir une masse d’informations que l’on cherchait, mais également une multitude d’informations dont on ne soupçonnait même pas l’existence.
Enfin, dernier point positif de Twitter et non des moindres : il y a toujours quelqu’un pour aider, donner la réponse à une question, indiquer un site, un tutoriel, un logiciel. Le partage des ressources se fait de manière spontanée, mais également sur demande des utilisateurs (twittos) ; je trouve cet esprit d’équipe formidable.
En quoi les nouvelles technologies peuvent-elles représenter un apport pédagogique pour les documentalistes, les enseignants et leurs élèves ? Quels en sont les usages que vous observez (ou souhaiteriez voir émerger) dans le CDI comme dans les salles de classe ?
L’expérience de Laurence Juin @frompennylane (voir notre interview de Laurence Juin) nous le montre tous les jours ; je trouve d’ailleurs que cette expérience devrait être répandue car les élèves apprennent à travailler autrement et à développer leur autonomie de manière formidable. N’est-ce pas là une de nos missions ?
Les TICE sont un levier de motivation pour les élèves qui sont tout de suite plus réactifs et plus participatifs lors de séances où elles sont utilisées (voir notre article à ce sujet). Ainsi, dans le CDI où je travaille, j’ai la chance d’être équipée depuis 3 ans d’un TBI et d’une classe mobile, et je ne manque pas l’occasion de constater que les élèves sont tout de suite plus attentifs et plus enclins à participer à la séance.
Je profite de ces séances pour délivrer des messages : respect des sources (donc vérification de la provenance des informations), respect du droit d’auteur et de l’image, sensibilisation aux usages de l’outil informatique, mise en garde contre la confusion entre espace privé et espace public, explications sur l’e-reputation et le risque de la circulation des informations privées sur le net.
En résumé, je les invite à une utilisation raisonnée et citoyenne d’Internet à travers les séances d’apprentissage à la recherche documentaire. Ils limitent souvent leurs recherches à Google ou Wikipédia, et sont surpris quand ils apprennent qu’il existe des métamoteurs ou des moteurs dédiés selon le type de recherche. En tant que professeure documentaliste, une des mes missions est de favoriser l’ouverture vers l’extérieur. Plutôt que diaboliser Internet et les réseaux sociaux, je préfère leur en apprendre le fonctionnement, les avantages, les inconvénients, les dérives parfois : voilà un de mes objectifs principaux.
Les ressources en ligne, qui permettent d’élargir les champs de recherche documentaire, sont très nombreuses, mais de qualité extrêmement variable. Les digital natives, qui sont très à l’aise avec les TIC, ne sont pas forcément bien formés à vérifier leur source ou à avoir un regard critique sur l’information dont ils disposent. En tant que documentaliste, quel est votre rôle dans la formation des élèves à l’utilisation des ressources numériques ?
Je profite des séances de recherche documentaire pour informer mes élèves, voire les mettre en garde ; mais surtout j’essaie de leur faire prendre conscience qu’Internet est un média formidable à condition de savoir l’utiliser et se l’approprier. Je mène plusieurs séances autour des réseaux sociaux, et cette année nous avons participé à « Ex-machina 2025 » afin de les sensibiliser à la nécessité de faire attention aux traces que l’on laisse de manière volontaire ou non sur la toile.
Effectivement, même si les élèves sont très à l’aise en majorité avec les TIC, ils ne savent pas forcément pour autant chercher l’information la plus pertinente, et surtout ne font pas attention aux sources souvent garantes de la « bonne » information. Souvent une recherche dans la base BCDI leur permettrait de trouver une information pertinente plus facilement, mais ils préfèrent Google car la culture de l’Internet à tout prix et la solution de facilité sont leurs maîtres-mots. Lors de mes séances, je m’attache à leur expliquer le fonctionnement de Google (le page Rank, l’indice de popularité, l’achat de mots-clés, etc.). J’anime, également, de nombreuses séances autour des médias et de la presse lors de la Semaine de la presse et tout au long de l’année scolaire.
Depuis cette année, un gros chapitre est au programme des 2°Bac pro : la construction de l’information. Cela fait 4 ans que nous menons ici des séances sur cette thématique qui nous semblait importante de développer auprès des élèves afin de favoriser leur esprit critique et les confronter au monde qui les entoure, et leur permettre de se forger leur propre opinion. Il s’agit surtout de leur montrer comment est construite l’information : savoir chercher, certes, mais aussi savoir faire le tri et connaître la provenance. Si je leur donne quelques clés leur permettant de ne pas rester passifs face à l’information véhiculée par Internet, c’est toujours à eux d’ouvrir la porte.
Cette année, nous avons abordé le fonctionnement de Twitter, un travail mené avec la professeure d’anglais : après avoir visionné un dessin animé en anglais qui présente et explique Twitter, les élèves ont dû répondre à un questionnaire que nous avions élaboré, et écrire un mail pour persuader ou dissuader un ami de s’inscrire sur Twitter, en en expliquant le fonctionnement puis en argumentant pour ou contre son utilisation (tout ceci en anglais). Ces séances rencontrent un vif succès auprès des élèves.
Les élèves ont eu l’occasion de poser directement leurs questions sur Twitter via mon espace : vous pouvez voir sur le blog de @vpaillas le compte rendu de quelques échanges avec les élèves. Pour eux, Twitter est plus un outil pour professionnels : ils ont remarqué que ma timeline se compose beaucoup de professeurs, journalistes, informaticiens, formateurs, managers d’entreprises et professionnels en tout genre… Ils ont manifesté leur préférence pour Facebook en expliquant qu’ils ne faisaient pas le même usage des réseaux sociaux que moi, même s’ils ont bien compris l’utilité de l’outil.
Certains professeurs et responsables d’établissements restent très réticents à l’utilisation des TICE à l’Ecole. Comment expliquez-vous ces réticences : manque de formation, crainte d’une divulgation des informations personnelles, attachement à la culture du papier, etc. ?
Ces réticences s’expliquent surtout par un manque de formation et par une appréhension face à l’outil qu’est l’ordinateur, la peur de se tromper, et la méconnaissance de ce que l’on peut faire avec un tel outil. Dans mon établissement, je suis la seule à posséder le C2I2E, mais ceci s’explique par mon entrée tardive dans le métier.
Cette année, j’ai accepté de prendre en charge une formation TICE en interne dans l’établissement. Après avoir créé un googlegroupe afin de nous permettre de communiquer via cet outil, et surtout afin de me permettre de mettre les documents de travail à leur disposition, ils ont appris à :
- publier en ligne via un blog, un webzine ;
- se créer un espace personnalisable via Igoogle, Symbaloo ou Netvibes ;
- prendre en main le TBI (utilisation, fonctionnement, construction de séance interactive et partage de ressources…) ;
- prendre en main le logiciel de supervision Italk et Iaca (voir comment on peut travailler autrement et avoir une autonomie relative grâce à l’outil informatique) ;
- découvrir des réseaux sociaux et leur fonctionnement via Twitter ;
- collaborer à un document via googledocuments.
A l’issue de la formation, plusieurs collègues ont créé un blog, un espace personnalisé et ont appris à utiliser les fonctionnalités avancés ou à communiquer via le groupe pour demander de l’aide, des échanges ou simplement des informations. Pour moi, cette expérience est plus que positive et je poursuivrais si la Daeefop (Délégation Académique à l’Action Educative et à la Formation des Personnels) renouvelle l’offre de formation.
Et le problème est bien là : il s’agit d’un manque de formation pour la prise en main de l’outil.
Face à ces réticences, que faites-vous pour promouvoir les TICE dans votre établissement ? Quelles seraient vos recommandations pour celles et ceux qui veulent, comme vous, encourager à l’utilisation du numérique à l’Ecole ?
Si je suis pour le développement du numérique à l’école, encore faut-il vraiment accompagner les enseignants. La formation proposée actuellement est trop parcellaire et insuffisante : il s’agirait de mettre en place une formation beaucoup plus importante mais surtout un suivi, car lorsque les collègues se retrouvent seuls face à l’outil après quelques heures de formation, ils ne savent plus trop par où commencer, et souvent abandonnent pour éviter de se trouver pris en défaut devant les élèves.
J’ai eu l’idée de proposer une formation TICE interne dans l’établissement et l’ai soumise à la direction de l’établissement qui, vu le succès rencontré par la proposition, l’a transmise à la Daeffop qui l’a validée. Je pense avoir répondu à un besoin énorme de formation. Le fait que cette dernière se déroule dans l’établissement avec une personne qu’ils ont l’habitude de côtoyer a sûrement facilité les choses, et a surtout permis d’aborder des thématiques autour du travail en commun, une réflexion sur le partage de ressources et la création de ressources communes, la validation du B2I de façon collégiale. Au-delà, mes collègues ont pu voir des exemples concrets, participer, s’exercer, se mettre en situation à la place de l’élève.
Néanmoins, ce qui a été possible dans mon établissement ne l’est pas toujours : une telle formation nécessite la présence d’une personne suffisamment experte, qui puisse bénéficier d’une décharge et d’une rémunération, que la direction de l’établissement soit d’accord, et que les collègues soient partants. Les moyens humains et financiers sont, en définitive, et comme souvent, la condition nécessaire et indispensable à ce mouvement.
Retrouvez Nadya Benyounes sur Twitter : @nbenyounes.



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Ce billet a été mentionné sur le site Educnet http://www.educnet.education.fr/veille-education-numerique/juin-2010/les-professeurs-documentalistes-et-les-tice