Laurence Juin est professeur d’Histoire-Géographie au lycée professionnel Doriole de La Rochelle. Depuis près d’un an, elle utilise régulièrement Twitter pour interagir avec ses élèves et enrichir sa pratique pédagogique.
Bonjour et merci de répondre à nos questions. Twitter est un outil encore réservé à quelques initiés en France (par opposition à Facebook qui s’est démocratisé, par exemple). Vous faites partie des professeurs très actifs sur ce réseau, à titre professionnel comme personnel. Pouvez-vous nous expliquer ce qui vous a poussé à faire entrer Twitter dans vos salles de classe ?
J’ai commencé à échanger via Facebook avec mes élèves en fin d’année scolaire 2009/2010. Nous menions des projets de classe qui nous demandaient de communiquer et échanger bien au delà du temps de classe. J’ai rapidement perçu les limites de Facebook : le mélange vie privée / vie scolaire ne me satisfaisait pas. Pourtant, les échanges par ce type de média m’avaient apporté une certaine satisfaction. Il se trouve que je venais de découvrir Twitter, pour un usage personnel à l’époque. Devant les limites de Facebook, j’ai donc décidé de passer à Twitter avec cette même classe. Comme il n’est quasiment pas connu des adolescents, j’y ai vu l’occasion de pouvoir utiliser avec mes élèves un réseau social sans les inconvénients que j’avais identifiés sur Facebook.
Pouvez-vous nous raconter un exemple concret d’utilisation de Twitter en classe ?
-Situation : cours d’histoire.
-Deux heures de cours : le groupe 1 (la moitié de la classe) sur la première heure, le groupe 2 sur la deuxième heure.
-Chaque élève est devant un poste informatique et connecté à son compte Twitter propre.
Je pose au groupe 1 une problématique: A quel problème d’identité nationale la Belgique doit-elle faire face actuellement?
-Un hashtag est décidé [#bel] pour que je puisse suivre de mon poste l’ensemble des tweets émis.
-Le groupe 1 a pour consigne de faire des recherches pour créer une base documentée sur la question. Chaque information est tweetée et peut renvoyer par des liens à des documents plus complets (cartes, vidéos, etc.) Les élèves doivent être concis : leur production écrite est rédigée dans une visée informative. Il ne doit pas y avoir de redondance avec les tweets des autres élèves. L’ensemble de leurs tweets forme un agrégat d’informations et non une superposition. Le travail est partagé, communautaire et doit servir au groupe 2 qui travaille ensuite.
-Chaque élève du groupe 2 est devant son poste et reprend l’ensemble de la base documentaire produite par le groupe 1. Il s’en sert pour rédiger un texte qui répond à la problématique posée. Ces synthèses seront mutualisées et diffusées après correction à l’ensemble de la classe. Le groupe 2 tweete au groupe 1 les informations qu’il n’a pas trouvées dans la base documentaire.
Les digital natives présentent des prédispositions à l’utilisation de tels outils. S’il faut reconnaître que des efforts sont faits pour une modernisation de l’école (TBI, ENT, manuels numériques, etc.), celle-ci reste tout de même hermétique à ce que l’on pourrait appeler une véritable « révolution numérique de l’école » et qui lui permettrait de parler le langage de ses élèves. Quelle a été la réaction de vos élèves lorsque vous leur avez annoncé qu’ils allaient travailler avec Twitter ?
Contrairement à ce que l’on peut croire, la majorité des adolescents ne connaissent pas Twitter. Il reste encore un outil marginalement utilisé, très souvent à vocation professionnelle. Je pense qu’ils auraient été surpris si je leur avais proposé de travailler avec Facebook ! Ils ont réagi très positivement parce que j’ai fait entré leurs cours sur leur terrain favori : Internet et les réseaux sociaux.
En quoi Twitter permet-il de faciliter et d’enrichir la pratique pédagogique de l’enseignant dans la salle de classe ? Et en dehors de la classe ?
Twitter modifie totalement notre façon de travailler en classe : l’élève est acteur, il y a une interaction forte entre eux et moi, mais aussi entre les élèves directement. Je ne suis pas la seule à apporter les savoirs : lorsqu’ils tweetent, j’ai plus le rôle d’un « chef d’orchestre » : je donne les consignes, je cadre, je dirige et redirige si nécessaire. L’élève est vraiment au cœur du cours. Il ne le reçoit pas uniquement. L’implication de l’élève est beaucoup plus forte.
Hors temps de classe, c’est l’élève qui décide s’il veut l’utiliser ou non. Nous diffusons (enseignants et élèves) des informations, des conseils, des pistes de travail, les notes d’évaluation, etc. Certains élèves tweetent régulièrement, d’autres non.
Enfin, j’utilise Twitter comme un outil, mais aussi comme un objet d’étude pour l’éducation aux médias. J’en profite pour les aider à mieux comprendre le fonctionnement d’Internet, à cerner les atouts et les limites de tels outils.
Quelle a été la réaction de vos collègues, du proviseur et enfin des parents d’élèves ? Pensez-vous que l’expérience puisse se généraliser à différentes matières et différents établissements ? Quels obstacles y voyez-vous ?
Plusieurs de mes collègues ont été très intéressés par l’outil. Les élèves ont été de très bons communicants ! L’équipe pédagogique a été avertie très rapidement de l’expérience et les enseignants s’y sont associés s’ils le désiraient. Il n’y a pas eu de réticences. Mon proviseur m’a laissé mener l’expérience : il a simplement fallu que je lui explique que les élèves étaient éduqués au média et qu’il n’y avait pas de dérive possible (comme nous en constatons régulièrement avec Facebook).
L’expérience peut être menée dans toutes les matières puisque l’outil permet des applications très diverses : communication, échanges, productions d’écrit. Mes collègues de langues y voient un outil performant pour des productions d’écrit et des échanges en langue étrangère. Je pense que l’outil est très bien adapté pour une communication interne et externe à un établissement : immédiateté et concision de l’information diffusée.
Le frein principal que j’ai rencontré est d’ordre matériel. Je suis dépendante de l’accès à des postes informatiques en état de fonctionner et à une connexion Internet performante. N’ayant pas de salle de cours attitrée, je déploie beaucoup d’énergie à réunir les conditions de travail adaptées à mon cours.
La plupart des professeurs sont réticents, et cela peut se comprendre, à l’idée de communiquer ne serait-ce que leur adresse mail à leurs élèves. Quelles limites avez-vous fixées dans le cloisonnement vie privée / vie publique avec vos élèves ?
J’ai posé les mêmes limites que celles que je pose habituellement en classe avec mes élèves. J’ai crée un compte Twitter dédié à mon usage en classe sans lien avec mon compte personnel. Il en est de même pour mon adresse mail. C’est en ça que Facebook ne me convenait pas. Ne serait-ce que le terme « être ami avec ». Nous ne sommes pas « amis », ce sont mes élèves et je suis leur enseignante. Ce cadre strictement posé n’empêche en rien des relations tout à fait cordiales.
D’après vous, quels autres supports technologiques serait-il intéressant d’intégrer dans les pratiques des enseignants ? Avez-vous déjà testé d’autres outils ? Avec quels résultats ?
Je ne suis pas une spécialiste de l’informatique et de l’usage des TICE à l’école. Jusqu’ici, j’utilisais uniquement les postes informatiques et le vidéoprojecteur. Contrairement à ce que l’on peut croire, Twitter ne demande pas de connaissances approfondies. Son fonctionnement reste très basique. C’est en cela que Twitter peut être un outil attractif pour bon nombre d’enseignants non spécialistes comme moi des TICE.
Retrouvez cette expérience inédite sur le blog de Laurence Juin et sur Twitter !



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